ACTUALITE - 26/05/2017
« Danse et architecture » au Centre national de Danse - Entretien avec Aurore Del Pino

Les danseurs, plasticiens et photographes de l’accueil de jour Couleurs et création étaient à l’honneur à l’occasion de la Semaine des Eclats du Centre national de danse (CND) à Pantin le mardi 9 mai 2017, une semaine de restitution, de rencontres et d’échanges dansés. En parallèle de la présentation d’un extrait de leur aventure chorégraphique, les usagers ont pu inaugurer leur exposition sur une structure plastique faite maison, sur laquelle apparaissaient en filigrane des mots et des photographies fabriqués dans le cadre de ce projet. La chorégraphe Aurore Del Pino de la Compagnie Sur le pont revient sur le projet « Danse et architecture » qu’elle mène depuis 4 ans avec le Centre de la Gabrielle-MFPASS, en partenariat avec le CND.

Pourriez-vous revenir sur le projet « Danse et architecture » que vous menez avec Couleurs et Création ?

Le projet « Danse et architecture » est né il y a 4 ans grâce à une collaboration entre l’accueil de jour Couleurs et création et le Centre National de Danse. Au départ, il y avait l’envie de croiser deux ateliers de Couleurs et création : les danseurs et les plasticiens. J’ai été invitée à participer à cette aventure et de fil en aiguille, nous sommes partis dans un de mes sujets de prédilection : la danse in situ(s). Ensuite, nous avons avancé pas à pas dans une véritable co-construction. La première année, nous avons d’abord investi un lieu qui leur était familier, un lieu connu : les locaux de Couleurs et création. C’était notre première rencontre et nous avons commencé « tranquillement ». Ils m’ont envoyé des photos, des images et des témoignages de leur vision de ce lieu. À partir de cela, des outils de la danse in situ(s) et de ma propre perception du bâtiment, nous avons créé une performance chorégraphique, fruit d’une réflexion sur le geste et l’architecture. L’idée était de leur permettre d’investir les locaux de Couleurs et création et de ressentir cet espace autrement, comme un terrain de jeu, avec des formes et des matières à interpréter par la danse, l’occasion de poser un autre regard sur l’espace qui les entoure au quotidien.

Le projet a ensuite évolué : la deuxième année, nous avons fait le pari de revivre cette aventure ailleurs, d’investir et de s’approprier un espace peut-être moins « évident » : le CND, un lieu qui accueille tous les jours des danseurs professionnels et où il y a beaucoup de passage. Il a fallu apprivoiser l’espace, voyager beaucoup, se perdre et se trouver. Pour la création de la performance finale, nous avons jeté notre dévolu sur l’axe principal du bâtiment : des escaliers et des rampes. Cet espace est comme la colonne vertébrale du bâtiment et nous a inspiré une mise en mouvement de la nôtre. A travers des rencontres dansées avec les supports qu’il offre, nous nous sommes suspendus aux rampes, avons enlacé du béton, joué avec des déséquilibres, des changements de niveaux pour trouver de nouveaux appuis. Et puis nous n’avons pas résisté à l’appel d’un grand mur rouge, qui nous rappelait celui de Couleurs et Création, sur lequel on a pu glisser et s’étaler comme de la peinture. Cette aventure leur a permis de trouver des qualités de danse différentes dans la relation à l’architecture et de percevoir leur propre corps comme une architecture en mouvement.

Enfin, la dernière année, nous sommes revenus à l’origine du projet et avons voulu que les professionnels et les usagers de Couleurs et création s’approprient pleinement ce parcours. Nous n’avons pas créé de performance chorégraphique comme les autres années car l’approche de création est devenue plus transversale, intégrant de nouvelles dimensions artistiques. Chaque usager de Couleurs et création a ainsi trouvé sa place entre danse, arts plastiques et photographie, lors de trois ateliers qui se croisaient régulièrement au CND. Concernant l’aspect danse, nous voulions nous recentrer sur les individus, accompagner chacun plus profondément dans la danse « inconnue » que l’architecture lui inspirait. Nous avons évolué grâce à la rencontre des autres arts dans ce que nous avions pré-construit ensemble. Comme le dit Sophie Vrel, animatrice à Couleurs et Création, les danseurs ont dû s’affirmer tout en trouvant une complicité avec les photographes pour finalement découvrir du "plus sensible encore" au travers de la lenteur et de « l’offrir sans se perdre ». Les objets plastiques les détachant de leur expérience initiale, ils ont approfondi et réexploré leur rapport aux poids, au volume, aux articulations. Pour clôturer cette aventure au CND, le 9 mai les danseurs ont présenté in situ, devant des élèves d’un collège de Pantin, un extrait de leur recherche chorégraphique avec des bâtons rouges, fabriqués par un de leur collègue plasticien. Ensuite, nous avons été invités à découvrir le travail des collégiens. L’idée était de créer un pont entre des pratiques à la fois communes et différentes, partagées par des personnes ne se connaissant pas, pour créer une rencontre.

Comment allier « danse et architecture », deux notions qui semblent opposées à première vue ?

Arts de l’espace ou dans l’espace, la danse et l’architecture développent un vocabulaire commun autour de notions telles que structure, ossature, articulations, point d’équilibre, lignes de force, agencement des masses et des volumes, rapport à la gravité, point d’appui et rapport au sol, occupation et déplacements, construction et déconstruction. L’espace pour le danseur comme pour l’architecte, n’est pas neutre, il est à occuper, traverser, habiter, rêver. À une échelle plus fine, plus intime, un autre point commun surgit : le corps humain comme mesure du monde. Se pose alors la question de notre rapport à l’espace, de la manière dont nous le percevons et dont nous en usons. Cette recherche invite à poser un autre regard sur ce qui tisse notre ordinaire : avoir une vision de réel renouvelée - voir du corps - créer notre vision, notre point de vue. L’exploration se joue dans un corps « relation » et au fur et à mesure les frontières se floutent, le corps devient une architecture en mouvement et l’architecture a priori inerte prend corps. Sous forme de jeu, c’est notre rapport à l’environnement quotidien et à la danse que nous pouvons faire bouger.

Comment mesurez-vous la réussite de projet ? Envisageriez-vous de continuer à travailler avec Couleurs et Création ?

Nous avons pu observer une vraie évolution de leur danse et une grande richesse de leurs interprétations chorégraphiques. La réussite se mesure aussi par l’intériorisation de ce que j’ai pu transmettre aux danseurs. Ils se sont approprié les différents lieux pour les investir chacun à leur manière et ensemble dans une démarche commune. C’était une expérience de groupe qui a suscité une belle écoute entre les danseurs tout en permettant le regard singulier de chacun. Pour cela, j’ai utilisé de nombreuses notions courantes en danse comme celles de la colonne vertébrale, des volumes dans le corps, des articulations, des changements de niveaux, des appuis, des moteurs… Nous les avons visitées avec des verbes d’actions : s’étirer, glisser, se suspendre, s’incruster, se déposer, caresser, frotter, enlacer... En ateliers, nous les avons étayés d’images et de sensations avec un vrai travail de création sensible lié à la perception de l’architecture. J’ai été frappée lors de l’inauguration de l’exposition de lire leur propres mots. Ils ont transformé tout ce vocabulaire en fragments poétiques personnels : le corps de l’ombre, frissons glacés, emporté dans un autre endroit du corps, le balcon des vertiges, tomber dans le fluide, régresser-se laisser découvrir, le regard à l’aventure, traverser des lignes... Et c’est cela qui s’est joué tout au long de ce parcours : un véritable échange. Humainement, c’était une aventure très forte. Nous avons réussi à créer une vraie relation et je serai évidemment ravie de retrouver cette équipe pour une nouvelle histoire dansante.